Diktat de la jeunesse, obsession de l'âge, le credo des sociétés modernes est de rester jeune! Suivie par les parents, cette tendance mène à la confusion des âges et des générations. Mais à vouloir retourner la pyramide des âges, ne risquent-ils pas de voir tout l'édifice s'effondrer?
En matière d'âge, notre époque est décidément bien étrange. Les parents qui souhaitent que leur progéniture soit «en avance sur son âge» sont les premiers à vouloir être en retard sur le leur. L'impatience avec laquelle l'enfant attend son anniversaire n'a d'égal que l'effroi avec lequel l'adulte voit arriver le sien. Les parents, en phase avec une société en proie à de multiples confusions, répugnent à imposer des règles trop strictes. Les rôles respectifs du père et de la mère se fondent dans le concept asexué de parentalité. Le jeunisme ambiant incite les parents à être copains avec leurs enfants. Confusion encore entre le réel et le virtuel?
Tempus fugit et jeunisme
Attention à la dictature du jeunisme! Aujourd'hui, on refuse de vieillir: toutes les solutions sont envisageables dès qu'il s'agit de freiner les effets du temps. Si les modes se suivent les unes après les autres, et s'en vont sans laisser de traces, il apparaît que le jeunisme est bien plus qu'une mode ou qu'une habitude passagère: son enjeu est beaucoup plus significatif sur l'état de nos sociétés modernes.
Le jeunisme est d'abord l'exaltation de la jeunesse, non en tant que catégorie de la population, mais en tant que notion: on valorise en somme la représentation qu'on se fait de la jeunesse.
C'est donc une pratique qui n'a de sens que lorsqu'on ne se trouve plus tout à fait jeune. Ainsi la société valorise-t-elle les qualités inhérentes – selon cette représentation – à la jeunesse: dynamisme, beauté, impertinence.
Une telle valorisation vient d'un rapport au monde qui se caractérise par le changement, la vitesse, l'instabilité. Au-delà, le jeunisme révèle un rapport à nous-même inédit lui aussi: notre société a le culte du présent, elle se coupe du passé et ne se projette pas dans l'avenir. Il faudrait ne pas vieillir, rester jeune indéfiniment, rejeter la mort dans un lieu et un temps d'où elle ne nous atteindrait pas.
42 ans et éternel adolescent
Marion Ruggieri, auteure du roman Pas ce soir, je dîne chez mon père, retrace dans son ouvrage les déboires d'une jeune trentenaire aux prises avec son père qui ne souhaite pas vieillir: «On perd des repères classiques: depuis des siècles, quand on devenait adulte, on avait des parents presque morts. Aujourd'hui, on se retrouve pratiquement en concurrence avec eux ; ils ont aussi une vie active, ils ont encore le désir de plaire. Il y a une volonté d'effacer ces repères, qui sont pourtant ancestraux.»
Jérôme, 42 ans, illustrateur, marié et père de trois enfants, explique qu'il a toujours été un éternel adolescent: «Dans ma tête je suis resté bloqué à 16 ans. J'assume mes responsabilités d'adulte et de papa, mais pas tout à fait selon le schéma familial classique. J'entretiens une grande complicité avec mes enfants, qui sont fiers que leur père vienne les chercher à l'école. Les copines de ma fille de 15 ans m'appellent «papa Indochine» à cause de mon look! Mais, parfois, je dois recadrer, car je suis papa. Ma femme Claire assure souvent le côté discipline, mais c'est de cette façon atypique que nous avons construit notre tribu, notre cocon. Et ce, même s'il faut affronter le jugement des autres parents.»
Rester jeune, pas copain
Au-delà de l'apologie de la jeunesse et de ses qualités intrinsèques –dynamisme, beauté et impertinence –, l'adulte en tant que parent a un rôle pédagogique et social à remplir dans l'éducation de son enfant. En effet, la fonction parentale est régie par le principe même d'autorité, nécessaire dans la construction de l'identité de l'enfant. Pour évoluer dans la vie, un enfant a besoin de renoncer au «principe de plaisir».
Or, lorsque les rôles sociaux entre parents et enfants sont dilués dans un rapport de copinage extrême, la notion même d'autorité vient à disparaître pour laisser place à un vide pédagogique, apparenté à un abandon de la fonction éducative.
Le syndrome de Peter Pan
Un parent ancré dans l'enfance peut être atteint de ce que les psychologues appellent le «syndrome de Peter Pan», le héros de James Matthew Barrie qui souhaite reste léger, rieur, joueur, et fuir les réalités de la vie.
Selon Dan Kiley, psychologue américain, auteur d'un livre sur le sujet (Le syndrome de Peter Pan, Dan Kiley, Ed. Poche Odile Jacob, 2000), la caractéristique principale de ce syndrome est de ne pas présenter un âge mental correspondant à son âge réel. Ces hommes-enfants (les messieurs sont plus touchés que les femmes, eh oui!) font de «l'irresponsabilité la clé de la jeunesse éternelle. L'adulte atteint du SPP est paralysé dans ses émotions. Il est incapable de construire une relation amoureuse profonde ou d'avoir de véritables amis.»
Cette fuite en avant peut avoir de lourdes conséquences sur le développement d'un enfant. Abandonner ce rapport éducatif laisse un vide face auquel l'enfant répond par la désertion ou par la parentalisation.
«Ma mère est une amie à problèmes»
Laurent, 28 ans, banquier, a compris très tôt que sa mère était émotionnellement immature: «Je considère ma mère comme une procrastinatrice, manquant cruellement de rigueur et de discipline. Depuis mes 15 ans, nous appelons notre mère par son prénom, Nicole, afin de réveiller sa motivation, cette autorité dont nous avions fondamentalement besoin. Nous sommes devenus potes avec elle tellement sa crédibilité s'est effondrée. Ma soeur, qui a quitté le domicile familial à 17 ans, dit d'elle avec froideur et réalisme qu'elle est une amie à problèmes.» L'enfant refuse de jouer le rôle de parent de substitution et préfère fuir la cellule familiale. Cependant, cette désertion a un prix: celui de l'exclusion. L'enfant perd alors son droit d'appartenance en espérant qu'ailleurs, un «vrai» parent, un autre système, meilleur, pourront le nourrir et le faire grandir. Dans d'autres cas, c'est l'enfant qui devient parent en décidant de construire de lui-même un dispositif de survie familiale et de prise en charge de son parent émotionnellement défaillant. Mais parce qu'il se construit sans modèle fiable, il se sent même parfois responsable des malheurs de l'adulte, et culpabilise de ne pas arriver à le soulager suffisamment.
Il apprendra vite la maîtrise et l'hypercontrôle de soi, mais adulte, les problèmes chroniques de l'enfance réapparaîtront: manque de confiance en soi, difficulté à trouver sa place, quête de reconnaissance, sacrifice, dépendance ou évitement affectif... Tout ce qui se construit durant l'enfance avec des parents en phase avec leur âge.
L'avis de Louis Chauvel , sociologue des générations
Famille, interactions avec l'environnement, conflits intergénérationnels...
Les sociétés modernes vont-elles définitivement vers un culte de la jeunesse?
«Le centre du problème est moins la famille que la fin des statuts d'âge comme support d'identité de l'ensemble de la société: les seniors décéderont sans avoir vu venir le temps des transmissions où le statut d'ancien est essentiel. Nous nous vivons de plus en plus, tous, comme des jeunes éternels, or, c'est doublement faux: il n'est pas possible d'être jeune pour toujours! Quant à la croyance en l'éternité, tous ceux qui s'y sont adonnés, comme Faust, ont disparu dans les pires souffrances. Même si les frontières de la vie sont repoussées, elles ne sont pas pour autant abolies.»
Article rédigé par Nina Siharath
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Source: Magazine Babybook (numéro 4 paru en mai 2011)
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