La mélodie du bonheur
Le Bonheur : quel beau thème, mais en même temps...un sacré défi pour nous, les «thérapeutes ! »
Nous, les spécialistes de ce qui ne va pas ! Car si l'on vient nous voir à Couple et Famille, c'est justement parce qu'on ne parvient pas à être heureux dans son couple, ou en famille: il y a des difficultés, des obstacles, des incompréhensions qui empêchent ce bonheur si recherché - car au fond, n'est-ce pas cela après quoi nous courons tous ? La seule chose qui, véritablement, nous intéresse ? Et nous sommes donc sensés aider ces personnes à surmonter ces obstacles, à lever ces incompréhensions, afin qu'elles soient enfin heureuses... Bien sûr, il y a des choses qui empêchent le bonheur de manière évidente, et cela est vite résumé en quelques mots : Incompréhension. Irrespect, Ignorance, Exclusion. Insécurité, Incommunication, Mépris, Domination, Violence...
Ces mots-chocs, ces «gros» mots ai-je envie de dire, recouvrent une réalité complexe lorsqu'on essaie de comprendre ce qui se passe entre les membres d'une famille: à partir de quand sort-on d'une relation équilibrée et équitable, pour entrer - souvent très subtilement - dans la pression, le chantage ou la manipulation, afin d'obtenir de l'autre ce qu'on attend de lui? Quand je songe à ma pratique, je me rends compte que le thème du respect est omniprésent, comme une toile de fond qui sous-tend les entretiens. D'ailleurs, quand je parle dans une séance de famille du besoin de chacun d'être respecté par les autres, tout le monde est bien d'accord. Quand je dis que respecter l'autre, cela signifie très concrètement tenir compte de tout ce qui est important pour lui, même si cela ne l'est pas pour nous, on continue à opiner de la tête, mais avec moins de conviction - «mais où veut-il en venir?»
Quand je demande ensuite à chacun de dire quand et comment il ne se sent pas respecté par les autres, alors on ouvre des yeux ronds : soit parce qu'on se rend compte que les autres ont des besoins que l'on ignorait complètement, soit parce qu‘ils nous adressent des demandes que nous écartons en toute bonne conscience, les considérant comme sans importance... à nos propres yeux. Alors oui, le respect est une chose évidente, mais tellement difficile à mettre en pratique au quotidien d'une vie partagée! Ou comme disait mon grand-père: « plus on es t proches, plus on se marche sur les pieds». Bien sûr, respecter l'autre ne signifie pas accéder à tous ses désirs, ni nier ses propres besoins. Il s'agit bien de tenir compte: entendre les besoins ou les désirs.
Jacques Salomé dit finement que les parents doivent répondre aux besoins de leurs enfants - leur procurer des chaussures, par exemple - mais pas forcément à leurs désirs - leur acheter des Nike hyper-chères ! - et que cela fait partie du processus de croissance, de progressivement trouver par soi-même les moyens de réaliser ses désirs. Donc, se respecter les uns les autres: tout un programme...qui peut occuper bien des séances de famille! Mais supposons la chose acquise: dans la famille Z, tout le monde se respecte. Est-ce une famille heureuse pour autant? Ou en d'autres mots: le bonheur est-il simplement l'envers du malheur, surgit-il tout naturellement lorsque ce qui nous rend malheureux a disparu, et qu'il n'y a plus ni obstacles, ni incompréhensions majeures? Mmmm... pas si sûr. Je dirais que dans la recette du bonheur, le respect est un élément indispensable, mais insuffisant par lui-même à rendre heureux. Mais alors, à quoi reconnaît-on une famille heureuse?
Pour essayer de répondre à cette question, je laisse défiler sur mon écran intérieur des scènes de thérapie familiale auxquelles j'ai participé... Ce qui vient tout de suite, ce sont des visages d'enfants, des mimiques, des expressions...des rires...des échanges de regards...et la première conviction qui s'impose à moi, c'est celle-là: une famille heureuse, c'est une famille dont les enfants sont heureux. Le bonheur familial se lit sur le visage des enfants. Cela ne veut pas dire que les parents ne traversent pas de leur côté des souffrances et des épreuves; mais ils ont suffisamment de ressources en eux-mêmes, et suffisamment de lien entre eux, pour ne pas les faire peser sur leurs enfants. Cela ne veut pas dire non plus qu'il n'y a pas de conflits entre les parents et les enfants - et c'est d'ailleurs pour cela qu'ils sont là, dans mon local : et souvent ça chauffe, parce qu'on est fâché, on est pas d'accord, et on le dit ! Et voilà une deuxième conviction: dans une famille heureuse, on peut se fâcher, on peut se dire les choses, et ça n'est pas grave: ça ne met personne en péril, ça ne menace pas les liens. On peut parler, crier, pleurer... mais le rire n'est pas loin.
Tiens, le rire: voilà un autre indicateur du bonheur dans une famille heureuse, on rit. Et le rire dit quoi? Il me dit quelque chose de différent selon qu'il vient d'un enfant ou d'un parent. Je vais essayer de mettre en mots ce que je perçois de manière un peu confuse: Derrière le rire de l'enfant, il y a une forme d'insouciance. Je l'entends dire: Je suis qui je suis, et je suis bien comme je suis. Je suis aimé pour qui je suis, et j'ai le droit d'avoir mon âge: on ne me demande rien qui soit en dehors de ce que je peux faire. Mon père et ma mère sont contents de moi, ils sont fiers de moi. Parfois je fais des bêtises, par fois ils sont fâchés contre moi, mais pas pour longtemps; ils m'aiment, ils ont confiance en moi, ils essaient toujours de me comprendre. Je sais que si j'ai besoin d'eux, ils sont toujours là.
Et derrière le rire du parent, qu'est-ce que j'entends? Un adulte qui ne se prend pas trop au sérieux, et qui joue son rôle de père ou de mère du mieux qu'il peut, sans prétendre à la perfection. Un adulte qui se souvient qu'il a été un enfant, et qui s'émerveille devant son propre enfant : il se voit en lui, il reconnaît des traits qui lui ressemblent, et en même temps il s'étonne devant cet être singulier qui, depuis le début, a sa personnalité propre, et qui lui a été confié par la Vie. Il rit de la manière dont cet enfant accomplit ses divers travaux d'enfant: apprivoiser le monde, explorer, imiter, apprendre; jouer, beaucoup jouer ; tester, affronter, questionner, transgresser ; se frotter aux autres et au monde de toutes les manières possibles. Il rit parce qu'il n'en revient pas, il rit parce que son enfant lui échappe, et que c'est bien comme ça.
Source: Famille-ge.ch, article extrait de la Gazette rédigé par Laurent Busset
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