Avant la naissance de leur fille, Pierre et Mathilde faisaient figure de «couple idéal», toujours en accord sur l'essentiel. Et puis l'enfant est arrivé et, petit à petit, leur relation a changé.
«Les deux premières années ont d'abord été merveilleuses, raconte la maman. C'est ensuite que les choses se sont gâtées, quand il a fallu commencer à poser des règles, à fixer des interdits. Là nous n'étions plus d'accord sur rien, ou presque, et les disputes sont devenues très fréquentes.»
Encore étonnée par ces divergences, la jeune femme égrène quelques sujets de discorde: elle interdit les dessins animés à table, il considère que ce n'est pas dramatique. Elle refuse de «trop gâter» leur fille, il lui achète régulièrement des «babioles»,..
L'héritage familial
Autant dire que les discussions sont parfois vives chez ce couple de trentenaires qui, après cinq ans de vie commune, pensaient partager la même conception de l'éducation. «Les jeunes couples ont tendance à vouloir se démarquer de leurs parents. Mais dès qu'ils deviennent père et mère, ils finissent par se rapprocher psychiquement de leur famille, sans toujours en avoir conscience, note Serge Hefez, psychiatre, psychanalyste et thérapeute de couple.
Or, lorsque tous deux sont confrontés à des représentations très différentes de ce que doit être une mère, un père, ou une famille, cela peut devenir très conflictuel.» Repas, sommeil, télévision, cadeaux, punitions, sorties,... Les motifs de friction entre les parents ne manquent pas. D'autant qu'ils ont tendance à «surinvestir» l'enfant, devenu un véritable «objet de passion» et «le dépositaire d'attentes fortes», observe Daniel Coum, psychologue clinicien, directeur du service d'écoute «Parentel».
Les couples ont changé
Envisager l'éducation à deux peut en effet s'avérer compliqué pour un couple moderne où chacun affirme son identité et revendique les mêmes compétences que l'autre. Autrefois, les rôles étaient clairement définis: l'autorité pour le père, les soins pour la mère. «Chacun faisait ce qu'il avait à faire et il n'y avait pas, ou peu, de disputes», relève Serge Hefez. «Aujourd'hui c'est différent, les couples sont moins complémentaires, poursuit-il.
L'homme et la femme sont devenus des individus "complets" avec des caractéristiques à la fois maternelles et paternelles. Ainsi, les mères sont plus indépendantes et les pères plus maternants.» Résultat: chacun finit par empiéter sur le territoire de l'autre et la relation dans le couple devient plus conflictuelle. «Il y a davantage de tensions, de rivalités pour savoir qui fait quoi, qui fait bien, qui a raison, qui aime plus.»
Cette compétition révèle, au fond, une envie de bien faire de la part des parents qui veulent réussir au mieux l'éducation de leurs enfants. Une quête de perfection qui masque, en réalité, des doutes et parfois même un certain désarroi face à la tâche éducative, à une époque où les modèles font défaut.
«Nous avons réussi à nous débarraser d'un certain nombre de dogmes qui disaient à chacun comment être homme, femme, père, mère, explique Daniel Coum. Mais nous payons le prix de cette liberté-là par une grande indétermination et une grande incertitude.»
Négociation permanente
Cette évolution oblige les parents à négocier en permanence. Tout est discutable, donc tout doit être discuté. «Devant les enfants, les parents feront ce qu'ils feront, mais leurs positions seront d'autant mieux ajustées qu'ils auront passé du temps ensemble et pris soin de ce qui les unit», poursuit Daniel Coum.
Seulement voilà, discuter, négocier, s'accorder, cela demande du temps, de la communication et parfois même un vrai travail de la part des parents, qui peuvent solliciter l'aide d'un tiers lorsque la tâche s'avère trop difficile. Car l'enfant perçoit très bien les divergences et tente souvent d'en profiter. «Il apprend à tirer les ficelles pour obtenir ce qu'il veut, mais ce comportement cache souvent une angoisse et un sentiment de culpabilité», analyse Serge Hefez.
Car les enfants ont d'abord besoin de cohérence et d'harmonie pour grandir. Aussi est-il «bon de ne pas se disputer en leur présence, rappelle Catherine Serrurier, thérapeute de couple. On peut, bien sûr, avoir des points de vue différents, mais on ne contredit pas et on ne critique pas ouvertement le conjoint. Il vaut mieux accepter sa décision et en discuter ensemble une fois seuls.»
L'essentiel, disent encore les spécialistes, étant de ne pas faire jouer à l'enfant un rôle dans le conflit parental.
Article rédigé par Paula Pinto Gomes
Source:
Famille.ge,
extrait de Echo Magazine
Nous suivre