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Jeudi, le 09 Février 2012.
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Lis-moi une histoire

Babybook, magazine de la famille Suisse
Un projet pilote d'animation lecture est mené à l'Association RECIF par deux animatrices du groupe PIP, par ailleurs également formatrices à l'Association Lire et Ecrire. RECIF est une association accueillant des femmes de toutes origines qui viennent y chercher des conseils ou y suivre des cours.


Un espace garderie accueille leurs enfants, et c'est là que nous avons choisi de mener une animation lecture pendant les cours d'alphabétisation des mamans, partant du principe que leurs enfants n'avaient pas la possibilité de rencontrer beaucoup d'écrits à la maison.

Cette idée d'animation lecture s'inspire des actions menées depuis vingt ans en France par ACCES: les animatrices arrivent avec des caisses de livres soigneusement choisis par des bibliothécaires et proposent albums et récits en toute liberté aux enfants présents. Il n'y a aucune obligation d'écoute, de participation, ni même de silence. Les animatrices lisent à la demande les albums choisis par les enfants et favorisent la lecture individuelle au sein du groupe. A la fin de chaque séance de lecture, les animatrices recueillent les observations pertinentes dans un livre de bord. Les deux animatrices responsables du projet ont suivi une formation auprès d'ACCES.

Un futur lecteur ?
   
Le moment de la première animation lecture coïncide pour Kuma, un jeune Indien de 2 ans ne parlant pas le français, avec le premier jour de cours de sa maman. Aussi parait il très inquiet. Il va constamment vérifier que sa maman est encore là !

Malgré ces circonstances défavorables et la peu d'intérêt qu'il manifeste par rapport aux livres lus, à la pause, il va chercher sa maman, la tire vers nous et dit: «Maman!» Lors de la séance suivante, Kuma s'approche et, tout en jouant à la dînette, il essaie d'apercevoir les images du livre que je lis. Il montre aussi, par ses expressions qui varient au gré de la lecture, qu'il écoute. Kuma s'approche ensuite toujours davantage.

Dans le livre Beaucoup de beaux bébés, montrant une succession de photos de bébés accompagnées d'un bref commentaire, il répète les onomatopées après moi. Lorsque le bébé dort, par exemple, il fait: «Chut! » mettant son doigt sur la bouche. Il redemande plusieurs fois ce livre et anticipe ensuite gestes et paroles. L'album Délivrez moi, dans lequel alternent parties lues et chantées, lui plaît particulièrement. Il jubile au moment de la chanson et reprend l'air «Promenons nous dans les bois ... ». Lorsque nous arrivons à la page où le héros, un petit ours, dit: «Merci!», il le dit avant moi.

Après de nombreuses lectures, il prend le livre, l'ouvre à n'importe quelle page et exige que je la lui lise. Il passe de longs moments à cet exercice et semble ainsi vérifier la permanence du texte écrit. Par la suite, dès que nous arrivons, Kuma se précipite vers les caisses de livres. Il en ouvre une, sort les livres les uns après les autres. Il les regarde, parfois dans le sens de la lecture, parfois à l'envers, et les «lit» en les commentant dans sa langue (qu'hélas nous ne comprenons pas!) avant de les entasser. Kuma prend soin des livres, les contourne quand il marche, bien que nous n'ayons jamais fait de remarque dans ce sens.

Désormais, il s'installe et «lit» seul la plupart du temps. Lorsque nous lui proposons de lui lire un livre, il nous dit: «Non, ça va!» Malgré l'obstacle apparent de la langue, Kuma apprécie les livres qu'il s'approprie peu à peu, s'isolant pour les lire. Il adopte toujours davantage ce que nous pourrions appeler un comportement d'apprenti lecteur. Nous pouvons espérer que Kuma est en train de se construire un rapport positif à l'écrit. 

Quand la langue pose problème

Le contact avec sa maman est difficile à établir. Malgré l'intérêt évident de Kuma, elle l'appelle dès la fin de son cours sans se préoccuper du fait qu'il se trouve en pleine lecture. Comme cette maman ne parle pas du tout le français, nous ne parvenons pas à entrer en relation avec elle. Dans cette situation particulière où les mamans ne parlent pas le français, il s'est agi de trouver une personne susceptible de servir de relais.

Nous nous sommes ainsi adressées aux formatrices de RECIF, sensibilisées au préalable au rôle du livre et de la lecture dans la petite enfance, pour expliquer le but de notre travail. Suite à cette initiative, les mamans, mieux informées, se sont intéressées davantage aux moments de lecture de leur enfant.

Elles ont même eu l'occasion d'y être directement associées à l'occasion d'une expérience menée en collaboration avec leur formatrice et qui consistait à lire le même livre aux mamans dans le cadre de leur cours, et aux enfants pendant les animations.

Le livre, miroir du monde et source de découvertes

Lorsque nous rencontrons Mustafa, un enfant turc de 4 ans, pour la première fois, il est davantage intéressé par les activités physiques il court de part et d'autre avec ses copains que par les livres. Souvent présent en même temps que sa soeur, il a adopté ses préoccupations de «petite maman» et joue souvent avec une poupée qu'il porte dans ses bras puis couche avec précaution dans un berceau. Il joue également avec elle à la «dînette».

Nous avons l'occasion de constater que sa maman encourage ce type d'activité en le félicitant. Mustafa ne nous écoute lire d'abord que de loin, puis lorsque je lis le livre Beaucoup de beaux bébés!, il s'approche et à l'image «bébé qui rit», il tape sur le livre en disant «bébé» et montre une petite fille qui, avec ses deux dents et son visage rond, ressemble beaucoup au bébé du livre.

Puis il me met une poupée dans les bras et s'éloigne. Plus tard, Mustafa va encore se passionner pour le livre Ça va mieux (qui montre des moments d'angoisse, puis de réconfort vécus par un bébé), dont il commente abondamment les illustrations dans sa langue. Il va ensuite raconter des livres à ses amis. Il va aussi peu à peu prendre possession de nos caisses, tout d'abord en y installant ses poupées, ensuite en s'y installant lui même, puis en y replaçant les livres pour les transporter.

Son intérêt pour les livres va aussi s'élargir et il s'intéressera à d'autres thèmes que celui des bébés. Il montre parfois une envie de possession excessive et s'empare de tous les livres dont il a envie et qu'il veut garder pour lui seul. Mustafa semble intégrer peu à peu les livres à ses activités habituelles. Il découvre dans les livres un reflet de ses préoccupations quotidiennes et montre qu'il établit des liens entre ce qui figure sur le livre et la réalité.

Petit à petit, il parvient à mettre de côté sa passion pour les bébés pour s'ouvrir à d'autres sujets. Il apprivoise aussi l'objet livre, le feuillette, l'entasse et le transporte.

Une maman en chemin vers le livre ?

Voyant Mustafa «lire» le livre Loup avec beaucoup de gestes et paroles (il montre en miroir son nez, ses yeux, ses oreilles et les nomme dans sa langue), sa maman s'est approchée accompagnée d'une autre maman.

C'est la première fois, dans le cadre de nos séances d'animation, que cette maman montre de l'intérêt pour un livre. Ce premier pas en direction du livre, porteur d'espoir, ne s'est, jusqu'ici, pas confirmé par la suite.

En effet, lorsque nous avons eu l'occasion de revoir cette maman, alors qu'à nouveau Mustafa était passionné par un livre qu'il voulait lui montrer, celle-ci lui accorda peu d'intérêt, parlant avec une autre maman turque. Elle poussa par contre des cris admiratifs à l'égard de sa soeur qui jouait à la «dînette». Cette maman semble pour l'instant valoriser davantage les activités qui appartiennent à son quotidien.

Elle parait cependant avoir entrouvert une porte sur le monde des livres. Espérons que son fils parviendra, grâce à son enthousiasme, à l'entraîner sur ce chemin passionnant!

Des signes évidents d'appropriation et de plaisir

Vilma, une petite fille de 5 ans, va chercher le livre Toc, toc! Qui est là? qu'elle a déjà eu l'occasion de se faire lire la fois passée. Ce livre se présente sous la forme d'une alternance de dialogues.

Une petite fille, déjà couchée, attend que son père vienne lui souhaiter une bonne nuit. La porte de sa chambre est fermée. Derrière la porte se trouve son père qui endosse successivement la personnalité de différentes figures menaçantes (un fantôme, un gorille, un géant) pour se prêter à un jeu convenu avec sa fille. Le père frappe à la porte: «Toc, toc!» et la petite répond: «Qui est là?» Le père rétorque: «Je suis le fantôme ... !» et la petite: «Alors, tu n'entreras pas!» Je commence de lire ce livre à Vilma en modifiant ma voix au gré des personnages.

Après une première lecture qu'elle a écoutée attentivement, Vilma décide de «lire» la première partie: «Toc, toc! Qui est là?» et me demande de lire la page «du monstre». Puis elle décide de tout «lire» elle même. Vilma dit «Toc, toc ... », commente ensuite avec ses mots la page où se trouve le monstre, puis dit bien fort: «Alors, je ne t'ouvrirai pas!» Finalement, elle exprime le souhait de connaître avec plus d'exactitude les pages consacrées aux monstres. Je les lui relis et elle montre un plaisir évident à répéter les expressions utilisées. Au fil des lectures, elle a pris le livre même en main puisque c'est elle qui le tient et tourne les pages. Elle demandera ce livre six fois de suite...

Vilma fait ici une démonstration de ce qu'est le processus d'appropriation. Elle commence par s'approprier des petites parties de dialogues pour ensuite faire sien le contenu (presque) entier.

En parallèle, elle s'approprie peu à peu l'objet livre. Ses yeux brillants et son sourire en disent long sur le plaisir qu'elle retire de cette lecture!

Il faut du temps

Au début de nos animations, Habiba, une petite fille d'un an et demi, reste seule sur le banc des vestiaires, et pleure. La responsable de l'espace enfants l'assied sur une chaise à côté de moi. Je lui présente le livre Beaucoup de beaux bébés qui se termine par un miroir.

Lorsque Habiba s'aperçoit dans ce miroir, elle se calme. En fait, elle ne pleurera plus de l'après-midi. Je lui lis ensuite Délivrez moi, un livre qui alterne texte chanté et texte lu. Habiba paraît d'abord étonnée, puis elle sourit.

La fois suivante, Habiba s'approche immédiatement. Elle reste assise près de moi pendant tout le temps d'animation, en gardant toujours un livre en main. La responsable de l'espace enfants me dit que c'est la seule fois de la semaine qu'elle se lève pour venir à cet endroit. La plupart du temps, Habiba reste assise sur sa chaise, à distance, et écoute.

Un jour, après la lecture de Coin Coin! dans lequel un canard invite ses compagnons à jouer avec lui, un enfant propose ce livre à Habiba en lui tournant les pages. Lorsque, plus tard, je lui présente ce même livre, Habiba me montre qu'elle veut tourner elle- même les pages et s'exécute, souriante.

Habiba apprivoise peu à peu le monde des livres et semble y trouver du plaisir. Après de longs moments de prudente observation, elle commence à prendre l'initiative: elle tient elle même un livre, tourne les pages et sourit!

Des parents qui observent

Nous aurons l'occasion de rencontrer son papa, puis sa maman qui restera presque une heure à attendre que nous ayons terminé, observant les sourires de sa fille pendant la lecture. La maman viendra ensuite parler avec nous et nous dira que, pour l'instant, il n'y a pas de livres à la maison.

Nous profitons de cet échange pour parier du rôle essentiel joué par les livres dans la petite enfance. Après ce premier contact, nous avons bon espoir que des livres transitent jusque chez eux.

Nourrir le feu

Des lueurs s'allument dans les yeux des enfants au contact des livres, lueurs de surprise, de crainte, d'interrogation qui traduisent l'émotion vécue. Dans ces moments de lecture, ce sont parfois même de véritables étincelles de plaisir qui illuminent les regards.

Le feu est là. Il lui reste à s'étendre jusqu'au coeur des foyers. Il aura besoin d'être nourri pour perdurer.

+ d'infos:
> RECIF:
Centre de rencontre et d'échanges interculturels pour femmes réfugiées, immigrées et suisses
> ACCES: Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations


Article rédigé par Anne Lise de Bosset et Catherine Gerber - formatrices à l'Association Lire et Ecrire et membres du groupe neuchâtelois, pour le réseau Prévention de l'illettrisme au préscolaire (PIP) - extrait de la Revue Petite Enfance éditée par pro juventute

Source : Famille-ge.ch

NB: Les prénoms des enfants sont fictifs

www.babybook.ch et www.parentsolo.ch



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