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Mardi, le 30 Août 2016

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Entretien bilinguisme avec François Grosjean : Un spécialiste vous répond

Entretien bilinguisme avec François Grosjean : Un spécialiste vous répond, article Babybook


François Grosjean est professeur honoraire à l'Université de Neuchâtel.

Au préalable, il a occupé un poste d'enseignement et de recherche en psycholinguistique à Northeastern University et a également été chercheur associé au Speech Communication Laboratory à MIT. Il a fondé et dirigé pendant 20 ans à Neuchâtel le Laboratoire de traitement du langage et de la parole. Il a aussi enseigné aux universités de Zurich, Bâle et Oxford. Il est cofondateur de la revue Bilingualism: Language and Cognition (Cambridge University Press). Ses recherches portent entre autres sur le bilinguisme et le biculturalisme.

Que dire de l'enfant qui apprend à parler dans deux langues simultanément ?

Avant tout, il faut préciser que le bilinguisme simultané, où l'enfant reçoit un apport de langage dans chacune des langues, est beaucoup plus rare que le bilinguisme successif (le fait d'apprendre deux langues l'une après l'autre). Notons que l'une des langues jouera souvent un rôle plus important que l'autre - d'où une dominance dans l'une des langues. Il est préférable de ne pas «pousser» à un bilinguisme simultané qui ne soit pas naturel: l'enfant a besoin d'interlocuteurs «naturels» dans chacune de ses langues. Le bilinguisme peut être tout aussi réussi si l'enfant commence avec une langue et ensuite acquiert une deuxième langue à l'âge de 4, 5 ou 6 ans.

Que dire des éventuelles difficultés propres au «bain» bilingue lors de l'acquisition du langage ?

Il est important de mettre l'enfant dans des situations «monolingues», si possible, afin qu'il entende suffisamment chaque langue et qu'il apprenne à ne parler qu'une seule langue selon les situations. Dans le cas de parents bilingues, l'enfant choisira la langue dominante et laissera souvent de côté l'autre langue, parfois au désespoir de l'un des
parents...


Un enfant bilingue apprendra-t-il plus rapidement une troisième, quatrième langue qu'un enfant monolingue ?

Des études précises restent encore à faire, mais tout pointe dans cette direction, surtout si les langues sont assez proches (français, italien, espagnol). L'enfant développe plus rapidement la capacité à se distancier de la langue. Il apprend par exemple à distinguer forme et sens de manière précoce, ce qui lui sera utile pour acquérir d'autres langues pas la suite.

« Il est important que les enfants apprennent les langues, surtout dans un pays comme la Suisse. »

Est-il bien de favoriser le bilinguisme précoce, même lorsque la cellule familiale est monolingue, par exemple en inscrivant l'enfant à 3 ans dans un cours d'anglais ?

Il est clairement important que les enfants apprennent les langues, surtout dans un pays comme la Suisse. Par contre, tous les enfants ne vont pas devenir bilingues de manière précoce, c'est-à-dire se servir très tôt, et de façon régulière, de deux ou plusieurs langues dans la vie de tous les jours. Cela dépendra de nombreux facteurs extérieurs. Il faut par ailleurs veiller à ce que les acquis linguistiques de l'enfance, y compris dans la petite enfance, soient maintenus jusqu'à l'âge adulte, ce qui n'est pas toujours le cas. Quant à l'âge idéal pour commencer, c'est une question délicate car cela dépend de nombreux facteurs familiaux, sociaux, éducatifs, etc.

Ce bilinguisme précoce (cours, crèches avec initia-tion aux langues étrangères) est-il différent du bilinguisme dans le milieu familial ? 

Oui, il est très différent. D'un côté nous avons l'acquisition d'une langue avec - souvent - assez peu de pratique continue. De l'autre, dans le cadre de la famille, nous avons une acquisition qui est accompagnée d'une pratique quotidienne. Dans les crèches ou écoles, la langue est acquise dans un milieu préscolaire ou scolaire. L'accent est mis sur certains points et on fait entrer des compétences en lecture et écriture relativement tôt. Dans le milieu familial, la langue est acquise et utilisée dans un milieu plus “naturel» où le principe de complémentarité prime.



Et trois langues ?

Que dire des situations où l'enfant est en rapport avec non pas deux, mais trois langues ? Est-ce différent d'une situation bilingue?

Oui et non. Oui dans le sens où l'enfant va se servir de trois langues (ou plus) et développera probablement des compétences différentes dans chaque langue (différentes dominances, pas de lecture/ écriture dans une ou plusieurs langues, etc.). Et non, dans le sens où les mécanismes de base du bilinguisme tels que le choix de langue, l'alternance des langues, le principe de complémentarité, les interférences, etc. seront semblables à ceux du bilingue.

Une distinction importante est à faire entre d'une part l'utilisation régulière de deux ou de plusieurs langues et, d'autre part, les connaissances que l'on possède de deux ou de plusieurs langues.

De nombreuses personnes sont «bilingues» dans le sens où elles se servent régulièrement de deux langues, mais «multilingues» dans le sens où elles connaissent d'autres langues qu'elles utilisent beaucoup moins souvent.



La langue maternelle: mythe ou réalité ?

On entend souvent dire que les mots dits par la mère dans sa langue «marquent » l'enfant d'une manière particulière. Qu'en pensez-vous ?

Il s'agit d'une question complexe car elle touche à la relation entre langue et émotions. En linguistique, la notion de langue première et langue seconde est probablement plus pertinente que celle de “langue maternelle” (parfois de deux langues premières pour les bilingues simultanés). Il faut savoir également qu'une langue première peut devenir une «langue seconde» si avec le temps et les circonstances, elle est moins utilisée que la langue seconde qui, elle, prend le dessus.

En ce qui concerne la question des relations entre expression des émotions et langue utilisée, des recherches récentes tendent à démontrer que les choses ne sont pas tranchées. Il est en tout cas trop simpliste de dire que les bilingues tardifs ont des liens émotionnels exclusivement avec leur première langue et non pas avec leur(s) autre(s) langue(s). Ainsi, une personne d'origine anglaise, devenue bilingue anglais-français à l'âge adulte, pourra très bien découvrir l'amour en français. Elle utilisera alors cette langue dans ses relations affectives et pas forcément sa première langue. De même, une personne dont la première langue serait liée à des émotions négatives (difficultés relationnelles au sein du milieu familial) pourra parfaitement adopter une langue autre pour exprimer tout ce qui touche aux émotions. Enfin, et selon les personnes aimées auxquelles il s'adresse, conjoint, membre de sa famille ou autre, le bilingue pourra utiliser tantôt une langue, tantôt l'autre...



+ d'infos:
Source : Magazine Babybook Enfant (numéro 5, Automne-Hiver 2011-12)

Propos recueillis par Anne-Lise Reymond 




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