Bilinguisme: un petit tour de la question
Tamoul, allemand, serbo-croate, chinois, anglais, albanais, russe, brésilien, thaï, espagnol, italien, portugais, arabe, turque et bien d'autres encore: dans la rue, à la place de jeu ou en attendant à la sortie de l'école, on ne peut que constater que les petits Romands baragouinent une infinité de langues en famille. Une étude récente révèle qu'à Genève 42% des élèves ne sont pas de langue maternelle française... La quasi-totalité d'entre eux suit par ailleurs une scolarité en français et pratique chaque jour cette langue avec les copains, les voisins ou au club de sport. Autant de bilingues précoces ou en voie de le devenir.
Notre coin de pays reflète en ceci l'état de la planète puisque plus de la moitié de la population mondiale utilise deux langues au quotidien. Autrement dit, être bilingue aujourd'hui est la norme et non plus l'exception. Pourtant, le bilinguisme souffre encore de préjugés. Nous n'en sommes certes plus au temps où l'on pensait qu'il pouvait engendrer des dédoublements de personnalités, mais quelques idées reçues ont la vie dure: l'enfant bilingue apprendrait moins rapidement à parler; il parlerait deux langues mais aucune vraiment correctement; il mélangerait les langues lorsqu'il s'exprime; il risquerait davantage de développer des troubles du langage comme la dyslexie ou encore il serait exposé à une «surcharge cognitive». Petit tour de la question avec l'aide du Professeur François Grosjean.
Dans le canton du Jura, cette dernière rentrée scolaire a vu s'ouvrir des classes enfantines bilingues, où les petits de 4 à 5 ans sont mis en situation d'immersion. L'initiative a rencontré un tel succès que des inscriptions ont dû être refusées. Près de Nyon, c'est une école carrément trilingue qui a ouvert ses portes: elle offre un enseignement dispensé en français, allemand et anglais dès la première primaire. Certes, ce type de structures, qu'elles soient publiques ou privées, demeurent encore faiblement
développées, mais la tendance est là: parler deux, voire trois langues a plus que jamais la cote. Qui oserait contester que cela constitue aujourd'hui - et sans doute encore plus demain - un avantage indéniable en termes de perspectives professionnelles, de mobilité géographique, de possibilités d'échanges avec autrui et d'accès à l'information?
« Tout le monde semble d'accord sur un point: le petit enfant a une fabuleuse capacité à s'approprier spontanément les langues. »
Or, au-delà des controverses qu'il y a pu y avoir sur le sujet, tout le monde semble d'accord sur un point: le petit enfant a une fabuleuse capacité à s'approprier spontanément les langues. Pourquoi pas dès lors ne pas tout mettre en oeuvre pour en profiter en favorisant un bilinguisme, voire un plurilinguisme précoce. Papa parle une langue, maman en parle une autre, ou alors la famille est établie dans un lieu géographique où une langue différente est parlée. Ou encore la famille est monolingue mais les parents souhaitent faire profiter leur enfant des structures scolaires et préscolaires permettant l'enseignement précoce en immersion. Autant de situations différentes, mais des parents qui ont tous en commun le souci de ne pas commettre d'erreur et de doter leur enfant des meilleures chances. Alors, est-il souhaitable ou non qu'un enfant soit exposé tôt à plus d'une seule langue?
D'un extrême à l'autre
La controverse ne date pas d'aujourd'hui et différentes conceptions de la chose se sont succédé au fil du temps, comme le souligne François Grosjean. ll y a eu une période où les bilingues semblaient cumuler toutes les tares. Puis une autre période où ceux-ci auraient au contraire été dotés de qualités exceptionnelles. Les études datant de la première partie du XXe siècle laissaient en effet apparaître que l'enfant bilingue rencontrait de grosses difficultés: QI inférieur et performances moindres que les monolingues dans les tests d'intelligence, verbale comme non verbale. La plupart des études de cette époque concluaient ainsi que le bilinguisme avait des effets négatifs sur le développement aussi bien langagier, cognitif qu'éducationnel de l'enfant. Mais vers le milieu du siècle, la tendance s'inversa: les opinions à l'égard du bilinguisme changèrent soudainement et les chercheurs découvraient que le bilinguisme était finalement un atout réel pour les enfants. Beaucoup de ces études concluaient que les bilingues étaient plus sensibles aux relations sémantiques entre les mots, mieux aptes à analyser la structure des phrases ou à découvrir une règle et même, qu'ils étaient dotés d'une plus grande sensibilité sociale. Cette disparité flagrante entre les études de la première moitié du siècle et celles de la seconde moitié est essentiellement due à des biais lors de la constitution des groupes tests utilisés lors des études.
« Les différences observées entre bilingues et monolingues - lorsqu'il y en a – sont en fait extrêmement subtiles »
Aujourd'hui, la vision est plus nuancée, mais les dernières recherches menées en la matière permettent de rompre définitivement avec l'idée que l'enfant bilingue serait systématiquement prétérité sur le plan de l'acquisition des compétences langagières. Ces études laissent apparaître un panorama complexe, où le bilinguisme serait, selon les compétences spécifiques considérées, tantôt à l'avantage de l'enfant bilingue, tantôt à son désavantage ou soit sans conséquence aucune. Les différences observées entre bilingues et monolingues - lorsqu'il y en a - sont en fait extrêmement subtiles (voir encadré).
Les mythes s'effondrent...
Les mythes au sujet des méfaits du bilinguisme s'effondrent les uns après les autres. L'essentiel des recherches actuelles a démontré que les enfants bilingues ne subissent ni de retard dans l'apprentissage du langage, ni de risque plus élevé que des « monolingues » de développer des troubles du langage comme par exemple la dyslexie. Par ailleurs, la langue parlée à la maison n'interfère pas de manière négative lorsque l'enfant est scolarisé dans une seconde langue. Au contraire: la langue de la maison doit être utilisée comme base linguistique pour acquérir certains aspects de l'autre langue.
La langue parlée à la maison n'interfère pas de manière négative lorsque l'enfant est scolarisé dans une seconde langue.
Quant au fameux «code-switching» (aussi appelé «alternance codique» en français), qui consiste à passer d'une langue à l'autre au cours d'une conversation, que l'on se rassure également. En situation strictement monolingue, l'enfant apprendra en effet rapidement à ne s'exprimer que dans une seule langue : le petit bilingue sait très bien quand il peut se permettre de mélanger ses langues - notamment avec les autres bilingues de l'entourage dont il sait être parfaitement compris - et quand il ne peut pas le faire.
Le plaisir avant tout
Enfin, qu'on se le dise une bonne fois pour toutes: être bilingue n'implique pas nécessairement une maîtrise parfaite et exhaustive de deux langues, à l'oral comme à l'écrit. Si cette acception du terme bilingue a été en vigueur à une certaine époque, François Grosjean note qu'une conception beaucoup plus réaliste de ce qu'est le bilinguisme s'est imposée aujourd'hui. Est tout simplement considérée comme bilingue une personne qui utilise au quotidien deux ou plusieurs langues. Il est parfaitement admis que le bilingue parle par exemple avec un accent. Et d'abord, combien de monolingues peuvent prétendre à une maîtrise parfaite de leur seule et unique
langue?
L'essentiel est avant tout que l'exercice de plusieurs langues reste un plaisir pour l'enfant.
Le soutien et l'écoute des parents restent évidemment primordiaux pour négocier au mieux les petits «accrochages», par exemple une moquerie à l'école. Comme dans tous les autres aspects de l'éducation, finalement!
Bilingues et monolingues:
ex aequo !
Des études récentes ont permis de mettre en évidence que lorsque des différences de compétences existent entre monolingues et bilingues, elles sont limitées à des choses extrêmement précises.
Par exemple, lorsqu'il s'agit d'expliquer des erreurs grammaticales, de substituer un son à un autre ou encore d'interchanger des sons, bilingues et monolingues obtiennent des résultats similaires. Les bilingues font en revanche preuve de certaines compétences métalinguistiques plus développées (capacité à analyser et à s'exprimer sur différents aspects du langage).
Par contre, les bilingues font moins bien que les monolingues dans des exercices de vocabulaire consistant par exemple à illustrer un mot en choisissant une image.
Cela s'explique facilement par le fait que le bilingue est affecté par le principe de complémentarité, c'est-à-dire qu'il n'apprend et n'utilise pas forcément ses deux langues dans les mêmes domaines de la vie, avec les mêmes personnes ni pour les mêmes buts. Il peut ainsi parfaitement disposer, dans un domaine déterminé, d'un vocabulaire plus étoffé dans l'une de ses langues que dans l'autre, alors que ce sera l'inverse dans un autre domaine.
Par conséquent, lorsque les bilingues sont évalués dans leurs deux langues, leurs résultats s'améliorent considérablement dans de tels tests de vocabulaire.
+ d'infos:
Un spécialiste vous répond: Entretien avec François Grosjean (Professeur honoraire à l'université de Neuchâtel)
Source : Magazine Babybook Enfant (numéro 5, Automne-Hiver 2011-12)
Article rédigé par Anne-Lise Reymond
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