Entretien avec le Dr Eva Pigois : Un spécialiste nous répond
Dr Eva Pigois, pédopsychiatre et cheffe de clinique en pédopsychiatrie de liaison au CHUV
Les naissances d'enfants intersexués sont-elles fréquentes ?
Dans ma pratique professionnelle, je suis contactée pour de tels cas environ deux fois par an. Mais, l'incidence est plus élevée, et c'est ce que relatent les milieux associatifs qui s'occupent de cette question. Cela s'explique par le fait que ce qui est aujourd'hui appelé « trouble de la différenciation des organes génitaux » peut être le fruit d'une découverte tardive, et non lors de la naissance. Autrement dit, ce que nous pouvons voir en pédopsychiatrie au CHUV ne reflète pas l'ensemble de la problématique, qui est plus vaste.
Quelle est aujourd'hui la façon de procéder lors d'une telle naissance et quelles sont les options retenues ?
En ce qui concerne le CHUV, une équipe composée du pédiatre, du chirurgien pédiatre et de l'endocrinologue pédiatre se réunit. L'avis du pédopsychiatre est également sollicité. Le chirurgien pédiatre et l'endocrinologue pédiatre vont effectuer une évalution d'ordre anatomique et endocrinologie qui va servir de base pour une éventuelle décision. C'est-à-dire qu'ils vont déterminer si oui ou non, l'enfant a plus de chances de se reconnaître plutôt dans un sexe que dans l'autre.
Mais aujourd'hui, la tendance au CHUV est de ne pas chercher à tout prix à assigner de manière précoce un sexe à l'enfant. Les médecins préfèreront se donner le temps, de sorte à ne pas prendre une décision qui prétériterait l'enfant et surtout, à prendre une décision qui ne soit pas irréversible pour lui. Ce que nous pouvons faire, c'est tenter d'acquérir un maximum d'éléments d'information. Nos décisions devraient donc laisser une place importante au choix du sujet luimême, et lui laisser la latitude de prendre ses propres décisions par la suite.
«La tendance au CHUV est de ne pas chercher à tout prix à assigner de manière précoce un sexe à l'enfant.»
Avez-vous un rôle de conseiller vis-à-vis des parents ?
Non. En tant que pédopsychiatre, je suis là pour écouter et soutenir au mieux les parents dans leur fonction parentale. Il faut que les parents puissent prendre leur rôle de parents le plus sereinement possible et je les accompagne à cet effet.
Que pouvez-vous nous dire des réactions des parents lors de la naissance d'un enfant au sexe non déterminé ?
La naissance d'un enfant est déjà en soi une sorte de crise identitaire et un moment de forte remise en question. On doit se définir comme parent, avec tout ce que cela implique. Je vais peut-être vous surprendre, mais mon expérience m'a appris que certaines préoccupations de nouveaux parents dépassaient la question du sexe de l'enfant et pouvaient être d'un tout autre ordre, au point de reléguer cet aspect du genre non défini au second plan... Un trouble de la différenciation des organes génitaux ne s'impose ainsi pas forcément comme une priorité ! Cela démystifie selon moi cette question: l'enfant est d'abord un individu et c'est en tant qu'individu que les parents le rencontrent. Faire connaissance avec cet enfant est quelque chose d'immense, et va bien au-delà de la couleur de sa layette...
Cela nous amène à la réflexion suivante: qu'est-ce que finalement un homme? Une femme? Je crois que tous, nous « bricolons » pour savoir comment nous avons envie d'être un homme, une femme. Chaque personne est une construction singulière... C'est une leçon que l'on va devoir intégrer, je crois
+d'infos:
Source : Magazine Babybook Enfant (numéro 5, Automne-Hiver 2011-12)
Propos recueillis par Anne-Lise Reymond
www.babybook.ch et www.parentsolo.ch
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