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Vendredi, le 18 Mai 2012.
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Enfants intersexués

Enfants intersexués , article Babybook Ni rose, ni bleu...

« Alors? Garçon ou fille? », traditionnelle question des proches qui salue l'arrivée d'un heureux évènement, en l'occurrence la naissance d'un enfant. Mais quand ni le corps médical ni les parents ne peuvent répondre clairement à une demande qui semble pourtant simple, la stupeur s'installe. En effet, la venue au monde d'un enfant intersexué n'est pas encore intégrée comme l'idée d'une variante possible entre garçon ou fille. Dérèglement hormonal ou anomalie chromosomique lors du développement embryonnaire? Toujours est il que Dame Nature sème le désarroi dans la famille et auprès du corps médical quand l'enfant ne parait pas tel qu'on l'imaginait. Pourtant, entre le bleu et le rose, il y a toute une palette de nuances qui s'expriment en de multiples déclinaisons.

Sigmund Freud et son obnubilation du pénis

Mais pourquoi donc est-ce si problématique d'accepter pour le corps médical et les parents, l'idée d'une non détermination sexuelle? Le fait de ne pouvoir classer l'enfant dans une catégorie bien définie? De le sentir hors normes? Pourtant des milliers d'êtres humains sont concernés par cette situation. Cette réalité à été réactualisée et largement relayée par les médias lors de récentes compétitions sportives où la catégorisation des athlètes revêt une importance capitale. L'ordre binaire prévaut dans notre société: homme/femme, jour/nuit, vrai/faux... Cette vision dualiste de notre monde ne laisserait-elle pas de place à la nuance, en quelque domaine que ce soit ?

Et si ce n'était pas seulement les gènes, les organes génitaux et l'éducation reçue qui déterminent l'identité sexuelle? Sans entrer dans des considérations scientifiques, des recherches actuelles iraient dans le sens où l'identité sexuelle n'est pas uniquement tributaire des indicateurs concluants (chromosomes, gonades, hormones) mais également d'un développement neurobiologique durant la grossesse, certains enfants développant une identité sexuelle totalement en contradiction avec leurs marqueurs génitaux. 

«Homme/femme, jour/nuit, vrai/faux: cette vision dualiste du monde ne laisserait-elle pas de place à la nuance?»

Il est vrai que Sigmund Freud est passé par là avec sa théorie que «le développement harmonieux d'un enfant en tant que garçon ou fille dépendait essentiellement de la présence ou de l'absence d'un pénis», notion centrale de la théorie de John Money - endocrinologue et pédiatre -, référence en la matière dans les années 50 aux Etats- Unis, où le marqueur infaillible de l'identité sexuelle se résumait aux organes génitaux.

Le grand dilemme médical

Mal à l'aise et démuni devant ce que le corps médical appelait un dysfonctionnement ou une anomalie, celui-ci a agi suivant le paradigme dit «de Johns Hopkins», du nom de l'hôpital américain où exerçait John Money, selon qui il fallait à tout prix assigner rapidement un genre à un jeune enfant intersexué et une éducation allant de pair avec le sexe «reconstruit».

Sous la caution de ce pédiatre par la suite très contesté, le corps médical a ainsi durant des décennies mutilé de manière irréversible des milliers d'enfants intersexués avec tous les dégâts physiques et psychologiques collatéraux qui en ont découlés. Les nombreux témoignages sur les forums sont édifiants. 

Mais aussi, quel choix pour le chirurgien qui voulait au plus vite redonner un semblant de normalité à l'enfant né sans genre clairement défini, ce qui, il faut le dire, désorientait les proches? De sa propre décision et/ou de concert avec des parents en plein désarroi, on «réparait» dans un sens ou dans un autre les «dérapages» de Dame
Nature, retrouvant ainsi une apparence extérieure physique quasi normale et voilà, le «problème délicat» était réglé pour tout le monde... croyait-on ! Sauf pour l'enfant qui, pour des raisons évidentes, n'avait pas voix au chapitre et n'arrivait pas à habiter un corps pour lequel il n'était pas conçu.

«Le corps médical a durant des décennies mutilé de manière irréversible des milliers d'enfants intersexués»

Un virage à 180 ?

Il y a peu encore, il était difficile pour les sociétés occidentales d'accepter la non détermination sexuelle d'un être humain, incitant le corps médical à les opérer au plus vite afin de les catégoriser clairement dès le plus jeune âge. Aujourd'hui encore, les chirurgiens pédiatres demeurent d'ailleurs très divisés sur les décisions à prendre face à une telle situation. Certains pays européens persistent dans la pratique d'opérer précocement, tandis que la prise en charge notamment en Suisse et au Canada veut que l'on se montre beaucoup plus circonspect quant à la précipitation d'assigner une identité sexuelle claire chez un jeune enfant (lire l'interview du Dr Pigois). Une prise de conscience de l'arbitraire de certains actes chirurgicaux et la pression toujours plus forte des associations de défense des personnes intersexuées font que la situation évoluerait lentement, les chirurgiens pédiatriques, soucieux de ne pas intervenir de façon irréversible laissant ainsi à l'enfant concerné le libre choix de se faire ou non opérer selon son propre ressenti.

La société serait-elle en train de changer ?

Plusieurs études en cours laissent entendre que certains facteurs environnementaux tels les disrupteurs endocriniens pourraient à plus ou moins long terme faire grimper les statistiques des naissances d'enfants intersexués. Si une augmentation des cas d'intersexuation était avérée, aurait-elle alors pour corolaire la banalisation d'une situation jusqu'ici ambigüe? Et pourrait-on imaginer que ces particularités difficilement acceptées dans nos sociétés formatées deviennent un genre à part entière, sans catégorisation, où chaque être humain aurait le droit d'assumer librement sa différence, d'habiter sans contrainte un corps qui est le sien, celui que lui aura tout simplement attribué la nature?



Et si les attributs masculins ou féminins n'étaient en fait que des marqueurs sociaux? 

Le propre de notre société est d'établir des classifications, de tout étiqueter. Cela rassure le pouvoir de sentir que chacun a sa place, sa case bien définie pour le bon fonctionnement de la collectivité, faisant fi du bien-être et de la sensibilité de chaque individu. Cette société conçue sur un mode binaire est encore aujourd'hui plus une construction sociale que naturelle; hommes et femmes ont des rôles bien assignés mais quelle place laisse-t-elle aux intersexués dont la non classification interroge? D'où la solution de facilité de régler la question à la base, soit dans les premières années de la vie, avant que l'enfant ne fasse son entrée dans la vie sociale (crèche, école, puis milieu professionnel, etc.), au mépris de la diversité naturelle et du droit de décider de l'intégrité de son propre corps.


+ d'infos:

Source : Magazine Babybook Enfant (numéro 5, Automne-Hiver 2011-12)

Article rédigé par Marianne Raymond

www.babybook.ch et www.parentsolo.ch



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