« Mon équilibre passe par ma fille »
Je suis enfin heureux. Equilibré ! Mais ce ne fut pas toujours le cas. Surtout après la naissance de ma fille Elodie. C'était mon premier enfant et je ne savais pas tellement ce qui m'attendrait une fois père. J'avais beau avoir des collègues et amis autour de moi qui étaient déjà papas mais lorsqu'ils parlaient de leurs enfants, ils étaient brefs et factuels, style « Ce week-end, on est allé au Signal de Bougy et on n'a pas arrêté de courir toute l'après-midi ». Il faut dire qu'ils ne s'épanchaient pas non plus sur les détails. Jamais je n'ai entendu l'un d'eux dire « J'ai pleuré lorsqu'il est venu au monde » ou encore « Parfois je me sens inutile face à ses pleurs». Mais je crois que les hommes en général ne sont pas très doués pour parler de ce qu'ils ressentent. Pour en revenir à mon histoire, c'est Lucie, ma femme, qui a voulu avoir un enfant. Je n'étais pas contre mais l'impulsion est venue d'elle. Je n'ai fait que suivre le désir de mon épouse. Lors de sa grossesse, je n'ai d'ailleurs pas été le plus impliqué des pères. J'écoutais parler Lucie sans jamais vraiment m'interroger sur ce qui se passait dans son ventre. Je ne me sentais pas du tout père. Pas encore. Beaucoup de gens disent que c'est lorsque l'on voit son enfant pour la première fois que l'on se sent impliqué. Pas moi.
Pourtant je l'avoue, j'ai versé de nombreuses larmes lorsque j'ai vu pointer le bout de son nez à la mat'. Mais il a fallu attendre plusieurs semaines pour que j'aie un déclic. Je me souviens très bien de ce soir là. Je suis rentré du travail, épuisé, comme chaque soir. Il était aux environs de 19h30, l'heure des infos. Machinalement, je me suis installé devant la télé et alors que les informations touchaient à leur fin, je me suis demandé où était ma fille. C'est là que j'ai réalisé qu'elle dormait déjà et que je n'avais pas eu le temps de la voir. J'en ai parlé à ma femme. Elle m'a raconté comment elle appréciait les vendredis avec notre fille. Tous les progrès qu'elle constatait, la joie de pouvoir flemmarder au lit avec Elodie. Les papouilles, les sourires, les promenades tranquilles au bord du lac... Je passais à côté de tout ça. Quelques jours plus tard, j'en ai reparlé avec ma femme et nous avons décidé, ensemble, de réorganiser notre vie de famille. Elle travaillait déjà à 80%. Notre fille allait quatre jours par semaine à la crèche. Moi aussi, je souhaitais avoir un jour en tête à tête avec Elodie.
J'ai pris mon courage à deux mains pour demander un entretien avec mon chef. Il faut dire que, dans mon milieu professionnel et avec le poste que j'occupe, il est extrêmement rare qu'un homme demande à réduire son temps de travail. Qui plus est pour s'occuper de son enfant. Mais cela m'était égal. Je ne voulais pas passer à côté de ce que je considère comme une chance, voire un privilège. Le privilège que je me suis accordé en « osant » parler de mon désir d'être un père davantage présent pour ma fille, et auquel j'espérais que mon entreprise me permettrait d'accéder. Alors voilà, c'était un lundi après-midi et je me trouvais face à mon chef. Une personne que je respecte mais qui, il est vrai, a des idées très arrêtées sur la question. Tout comme l'entreprise pour laquelle je travaille. Pour eux, la femme s'occupe des enfants pendant que le père gagne de l'argent et fait carrière. C'est stéréotypé mais correspond à la réalité de ma profession. Donc, assis en face de lui, je commence par le rassurer en lui disant que mon travail me satisfait et que je compte toujours m'impliquer dans l'entreprise. Et d'emblée, car rien ne sert de tourner autour du pot, je lui dis que je souhaite m'occuper davantage de ma fille et que j'espère vivement qu'il me soutienne vis-à-vis des ressources humaines lorsque je solliciterai une réduction de mon temps de travail. Idéalement, je souhaiterais ne plus travailler le lundi. Par sa réaction – œil écarquillé, mine défaite- j'avais l'impression de lui avoir annoncé ma démission. Lors de cet entretien, j'ai un peu compris ce que ressentaient les femmes lorsqu'elles demandaient un temps partiel. Je pense cependant que si j'avais été une femme, mon chef aurait réagi différemment. Cela aurait probablement été « normal » de solliciter un jour supplémentaire pour s'occuper des enfants. Enfin, après de longues explications avec la responsable des ressources humaines, j'ai obtenu mon 80%. Je faisais dorénavant partie de ces « parents qui travaillent à temps partiel pour s'occuper de leurs enfants ». Ce que je ne savais pas encore, c'est à quel point j'allais me sentir différent quotidiennement.
Ainsi, je me suis retrouvé, le mercredi matin (et non le lundi comme souhaité car « vous comprenez, Monsieur, lundi c'est jour de réunion », m'a-t-on expliqué) à une table d'un tea-room avec Elodie entouré de nombreuses mamans avec leurs enfants. Mais pas de papa à l'horizon. Peut-être qu'ils ne vont pas prendre leur déjeuner au café ? Ou alors, et je crois que c'est la bonne explication, les papas travaillent le mercredi matin. Comme tous les matins d'ailleurs. Idem au parc : des mamans à perte de vue, et seulement quelques rares papas. Et une fois que j'ai sympathisé avec eux, j'ai compris : ils travaillent dans les milieux plus ouverts au temps partiel, ou alors ils sont indépendants ou momentanément sans emploi. Mais pas de cadre dans la finance, pas de patron de PME, pas de chef de service...
D'ailleurs, on me demande souvent si je ne regrette pas d'avoir « abandonné » la possibilité de prendre du galon au sein de mon entreprise. Et après avoir distribué des banalités auxquelles je ne crois pas vraiment, comme « Mais cela ne m'empêchera pas d'être nommé », je préfère assumer et dire franco « Non ! Les moments supplémentaires passés en compagnie de ma fille valent bien plus que toutes les promotions ». Et cela même si beaucoup de mes collègues masculins ne peuvent le comprendre. Mais avec cette réponse, je suis enfin en accord avec moi-même.
Source: Magazine Babybook
(numéro 1 paru en octobre 2009)
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