Obligations professionnelles, culpabilité, le congé maternité est parfois mis à mal. Médecins et psychologues rappellent pourtant combien ce temps est essentiel pour le nourrisson et sa maman. Entretien avec le pédopsychiatre marseillais Patrick Ben Soussan.
Le congé maternité est-il indispensable?
Il est important pour la mère et l'enfant. On est face à des modèles compliqués, car dans notre société libérale, on fait comme si l'émancipation de la femme supposait qu'elle gère son retour à l'emploi comme elle l'entend.
Mais le modèle de la femme qui fait du vélo, sort le soir et travaille jusqu'à la veille de son accouchement est une construction romanesque qui laisse croire qu'on peut gérer cette expérience de la naissance comme s'il s'agissait d'un événement banal.
Or, le fait d'âtre enceinte n'est pas un événement anodin au plan physique comme au plan psychique: il s'agit d'une transformation corporelle radicale qui s'accompagne de modifications physiologiques importantes s'inscrivant dans une temporalité particulière à prendre en compte, Certes, la grossesse n'est pas une maladie.
Et beaucoup de femmes soulignent cette différence en disant: «Je ne suis pas malade». Mais cet état induit un certain nombre d'éléments qu'on ne doit pas nier.
Il y a aussi la réalité de ce temps de l'accouchement...
On ne met pas au monde un bébé comme on met une lettre à la poste. C'est une rencontre particulière avec un nouvel être, une confrontation avec un étranger familier.
Les jours qui suivent l'accouchement sont reconnus comme étant des moments où toute femme vacille, subit des transformations biologiques majeures, perd des kilos de liquide, affronte une surcharge d'émotions.
C'est un épisode assez extraordinaire, avec ses moments de joie et de panique; il y a ce fameux baby blues. Toutes les femmes sont traversées par ces questions: est-ce que je vais être une bonne mère? Est-ce que je vais y arriver?
Elles ont besoin de temps pour gérer tout cela, ces questions s'étaient posées aux professionnels de la périnatalité il y a quelques années, quand on a réduit le temps d'hospitalisation de onze à neuf jours.
Et aujourd'hui, les femmes sortent habituellement au bout de trois jours. Mais plus on diminue ce temps, moins on accompagne les femmes. Or, elles ont besoin d'être accompagnées.
Les repères sociaux et familiaux sont chamboulés: les femmes ne sont plus portées, après leur accouchement, par des «commères» et elles sont souvent loin de leur mère.
De plus en plus de femmes reprennent leur activité quelques jours seulement après l'accouchement. Qu'en pensez-vous?
C'est le modèle de la libération de la femme qui est prôné par un tel, acte. Mais en même temps, c'est une espèce de retour en arrière d'un archaïsme incroyable qui témoigne d'un vrai déni de ce que c'est que d'avoir un enfant aujourd'hui.
Cet enfant, en effet, il a besoin d'être adopté. Devenir mère est un vrai travail de reconnaissance mutuelle de faux pas dans la danse, d'échanges corporels, d'interactions précoces, de construction du lien: tout cela se met en place dans la réalité de la chair.
Une maman a besoin d'apprendre à connaître son bébé, elle découvre les éléments de son caractère dans le temps. Il n'y a pas d'instinct maternel: on ne devient pas mère naturellement.
C'est un événement culturel et un processus qui demande du temps, qui fait resurgir ses propres souvenirs d'enfance...
Réduire ce temps peut-il avoir des répercussions sur l'enfant?
Oui. Même si on rétorquera que les enfants arriveront à se débrouiller, qu'il y a bien des mères qui mouraient en couches jadis et que, dans les familles aristocratiques, on les confiait à des nourrices mercenaires.
Mais on connaît mieux aujourd'hui l'importance de ces interactions précoces mère-enfant dans la mise en place de l'affectivité de l'enfant. Il est donc étonnant d'entendre ce discours: «Je fais, de un bébé seule et je repars au - boulot».
On est dans le révisionnisme le plus total, la remise en cause radicale de tout ce qui a été élaboré ces dernières décennies. On parle de liberté de la femme. Mais je ne vois pas de liberté dans tout ça. Le célèbre pédiatre anglais Donald Winnicott disait qu'un bébé tout seul n'existe pas: il n'existe que s'il a des soins maternels.
On entend dire aussi que certaines femmes ne veulent pas «se sacrifier» ou «sacrifier» leur carrière. Mais où est le sacrifice? Il est important de dépasser ce type de relations entre parents et enfants, même si c'est un beau symbole de la société actuelle.
«Les femmes qui travaillent sont des hommes comme les autres», dit-on: le modèle du pouvoir et de la réussite sociale de la femme est en effet calqué sur le modèle masculin. Dans ces conditions-là, la question de l'enfant ne peut pas se poser.
Ce qui fait surgir de réelles questions pour les hommes - et pas uniquement pour les femmes!
Propos recueillis par Christine Legrand,
La Croix, extrait d'Echo Magazine
Source :
Familles-ge
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