Rares étaient les personnes à avoir entendu parler du déni de grossesse avant la médiatisation démesurée de «l'affaire Véronique Courjault», du nom de cette mère de famille reconnue coupable d'avoir tué trois de ses nouveau-nés juste après leur naissance. Pourtant, cette pathologie, qui existe vraisemblablement depuis toujours, n'est pas si exceptionnelle.
D'après des recherches effectuées en France, 1600 à 2000 cas sont recensés chaque année dans l'Hexagone, dont un peu plus de 300 sont des dénis totaux. Si l'on part du principe que les pourcentages devraient être semblables en Suisse, on peut présumer qu'environ 160 femmes sont touchées chaque année, dont 20 à 30 ne le découvrent qu'au moment de l'accouchement.
L'écrasante force de l'inconscient
Un déni de grossesse n'a rien à voir avec une grossesse non désirée que la future maman déciderait de cacher à son entourage. C'est un mécanisme de défense du psychisme extrêmement fort. Dans le cas d'un déni, la psyché n'a pas conscience de la grossesse et, par ricochet, le corps joue le jeu et s'évertue à la cacher. Une situation dont ni la future maman ni le bébé clandestin ne sont responsables. Dans la majorité des cas, le déni n'est que partiel et prend fin avant le terme de la grossesse. Les dénis totaux, qui durent jusqu'à l'accouchement, sont beaucoup plus rares.
Contrairement aux idées reçues, ce syndrome peut toucher tous les types de femmes et pas seulement les jeunes, celles qui sont psychologiquement affaiblies ou qui n'ont pas suffisamment de capacités mentales. La répartition des cas semble en effet se faire au hasard dans la population: aucun âge, milieu social, niveau d'étude, profession ou situation familiale n'est plus concerné que les autres.
Plus surprenant encore, de nombreuses femmes victimes d'un déni de grossesse sont déjà mères.
Ni symptôme, ni prise de poids
Aucun des symptômes habituels de la grossesse n'est présent lors d'un déni. Souvent, la femme n'éprouve aucune sensation telle que nausées, vomissements, fatigue excessive ou mouvements dans le ventre. La prise de poids est très légère, puisqu'elle excède rarement 3 kilos, et les pertes menstruelles se poursuivent fréquemment. Certaines femmes continuent même à être sous contraceptif jusqu'à leur terme. Tout cela fait qu'elles n'ont aucune raison de penser à une éventuelle grossesse.
Cette réalité est enfouie très profondément dans leur inconscient.
De plus, le déni est contagieux. La femme ne se sentant pas enceinte, l'entourage très proche, notamment le conjoint et la famille, ne se rend compte de rien dans la très grande majorité des cas. D'ailleurs, même le corps médical peut passer à côté de ces grossesses invisibles où le corps est complice et où le ventre ne grossit même pas. Le foetus se positionne, en effet, de façon très différente par rapport à une grossesse normale, où le ventre est proéminent. Il se développe en longueur, très haut dans la cavité utérine, parfois sous les côtes ou le long de la colonne vertébrale, plutôt qu'en avant. En revanche, lors d'un déni partiel, il suffit souvent d'à peine quelques heures après que la future maman ait pris connaissance de son état pour que son ventre s'arrondisse et prenne la forme attendue.
Bébé parfaitement normal
Malgré les circonstances exceptionnelles de leur venue au monde, les bébés nés d'un déni de grossesse sont dans la grande majorité des cas en bonne santé et pèsent un poids normal à la naissance. La mère, de son côté, doit très souvent faire face à des sentiments de confusion totale, d'incompréhension face au fonctionnement de son propre corps et de culpabilité écrasante. C'est aussi particulièrement difficile pour le père, qui se demande comment il a pu ne pas voir. Un moment douloureux et culpabilisant, d'autant plus qu'il est fréquemment accentué par l'ignorance, le besoin d'explications et la suspicion des proches.
Apprendre que l'on s'apprête à donner la vie alors que le travail a déjà commencé et que l'on est venue consulter en urgence, ou que l'on a appelé un médecin pour des douleurs lombaires ou de fortes crampes abdominales, n'empêche pas la jeune maman, la plupart du temps, d'aimer son enfant une fois revenue de sa surprise et de son choc initial.
Très peu de néonaticides
Quelquefois, cependant, le déni d'enfant fait suite au déni de grossesse, et la jeune mère est incapable de voir son bébé comme un enfant. Pour elle, elle n'est pas maman, et ce n'est pas un bébé qui vient de naître. Cela peut conduire, lors d'un accouchement dans la solitude, à un néonaticide. Le décès du bébé peut être accidentel, la conséquence d'un manque de soins ou survenir à la suite d'un geste désespéré de la mère. Même si ces cas sont fort heureusement exceptionnels, ce sont pourtant eux qui font régulièrement la une des journaux.
Interview
Geneviève Sandoz est conseillère en santé sexuelle et reproductive, psychologue et psychothérapeute FSP au planning familial de Genève.
Est-ce que le déni de grossesse est un phénomène qui a toujours existé ?
Il semble que oui. Il y a déjà, dans la littérature ancienne, des mentions de femmes qui ne se sont pas rendu compte de leur grossesse. La littérature psychologique a commencé à s'intéresser à ce phénomène relativement tardivement, dans les années 70.
Combien de dénis de grossesse sont recensés chaque année en Suisse ?
Comme on manque d'études statistiques, on n'a pas de chiffres précis, mais c'est un phénomène rare. On peut extrapoler en disant que les chiffres sont comparables à ceux de la France, où les recherches parlent de un à trois cas pour mille naissances. Cela signifie que 1600 à 2000 femmes en souffrent chaque année en France. Ce n'est pas négligeable. La majorité de ces cas sont des dénis partiels, qui sont découverts soit par la femme, soit par les médecins, mais il y a tout de même 300 à 350 femmes qui apprennent qu'elles sont enceintes en accouchant.
Y a-t-il un facteur, ou une conjonction de facteurs, qui déclenche un déni ?
Il n'y a pas de profil type au niveau social ni d'explication psychologique valable pour toutes les femmes. On peut trouver des raisons inconscientes liées à leur histoire, qu'elle soit familiale ou de couple, ainsi qu'à leur vie d'enfant ou d'adulte, mais on ne peut pas l'expliquer de manière globale.
Elles ont en commun que leur grossesse représente, à ce moment-là de leur vie, une angoisse trop importante. Il faut déculpabiliser les femmes, ce ne sont ni des menteuses ni des manipulatrices.
Comment se passe l'accouchement ? La mère accepte-t-elle ou rejette-t-elle son enfant? Comment arrive-t-elle à créer un lien mère-enfant ?
Là aussi, chaque histoire est différente. Cela dépend notamment de l'accompagnement qu'elle reçoit, qu'il soit familial ou professionnel. Il faut que la mère puisse donner un sens à ce qui est arrivé et qu'elle dépasse sa culpabilité pour être en mesure de s'investir normalement. Il semble qu'une femme bien entourée ait la capacité de créer un attachement et de rattraper le temps perdu, même si cela peut prendre un certain temps pour que les choses reprennent leur cours.
Bien que la femme ne prenne en général pas plus de 3 à 4 kilos, le bébé naît-il en bonne santé ?
Oui, l'accouchement se passe normalement, et il n'y a pas de répercussions sur la santé physique de l'enfant.
Les cas de dénis dont on parle le plus sont ceux qui se terminent par un néonaticide. Combien y en a-t-il chaque année ?
Il ne faut pas faire un amalgame, car les cas de néonaticides sont minimes. En France, la plupart des 300 à 350 femmes qui découvrent qu'elles sont enceintes lorsque le travail a déjà commencé accouchent en milieu hospitalier. Elles sont 80 à accoucher hors des structures. C'est là que la situation peut être tout à fait dangereuse, car elles sont dans un état second.
Quelles sont les conséquences judiciaires d'un néonaticide ?
Il faut que la justice juge le déni de grossesse comme un cas particulier. Une réponse judiciaire adaptée, qui prend en considération l'acte de la femme tout en tenant compte de son état de conscience très modifié et de la non-préméditation, peut permettre à la femme de se reconstruire.
Être punie, même avec sursis, peut aider à diminuer la culpabilité et à se structurer. Si la femme bénéficie d'un non-lieu, c'est alors comme si le déni continuait.
Interview
Sage-femme conseil à Fribourg, Bernadette Thurler explique que les vrais cas de déni de grossesse sont extrêmement rares.
Vous dites que la pathologie du déni de grossesse reste un phénomène tout à fait exceptionnel.
Oui, les dénis de grossesse, les vrais de vrais, ne sont pas fréquents. Il y a un cas de temps en temps.
En neuf ans de pratique, je n'en ai vu que deux. Une mère de trois enfants est arrivée un matin à l'hôpital et a accouché. Elle était à mille lieues de penser qu'elle était enceinte. L'autre cas était une femme avec un léger retard mental; c'est donc difficile de dire si c'était un déni ou si elle ne s'était pas rendu compte qu'elle était enceinte.
A quel genre de situations assistez-vous ?
Beaucoup de grossesses sont découvertes tardivement. J'ai rencontré, dernièrement, une future jeune maman qui ne pensait vraiment pas que sa grossesse était aussi avancée. C'est régulièrement le cas de jeunes filles. Souvent, il y a, à la base, un échec de contraception. Les femmes prennent la pilule ou le couple utilise un préservatif, et il arrive qu'un problème se présente. Elles continuent ensuite à se protéger comme si rien ne s'était passé.
Les femmes ne se rendent-elles compte de rien ou font-elles en quelque sorte l'autruche ?
Souvent, elles suspectent quelque chose, mais ne s'arrêtent pas sur le sujet. Elles ne veulent pas y penser et se disent: «On verra bien.» Elles laissent les choses aller, jusqu'au jour où elles se retrouvent devant le fait accompli. Il y a très peu de grossesses vraiment inconnues.
Quand est-ce que leur grossesse est généralement découverte ?
Lorsque ce n'est pas un déni, il y a un moment où ce n'est plus possible de le cacher. Un jour, cela commence à se voir, notamment physiquement. Le ventre grossit, comme lors de toute grossesse normale. Contrairement à un déni de grossesse où il ne change pas de forme, ce qui explique que même les conjoints ne se rendent pas compte de la situation.
+ d'infos :
Déni de grossesse, parlons-en, article du site Famille-ge.ch extrait de Pulsations
Article rédigé par Anne Buloz
Source: Babybook Magazine
(numéro 3 paru en octobre 2010)
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