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Jeudi, le 21 Septembre 2017

Parent

Grossesse

Homoparentalité. Interview: F. Ansermet

DÉBAT
«Les parents homos sont des philosophes du quotidien»

Babybook, magazine de la famille Suisse
Le professeur François Ansermet est chef du service de psychatrie de l'enfant et de l'adolescent aux Hôpitaux Universtaires de Genève (HUG).
Il est aussi psychanalyste et spécialisé dans la question de l'incidence des biotechnologies en périnatalité. 

Quel regard portez-vous sur l'homoparentalité?

Mais qu'est-ce que l'homoparentalité? Pour que l'enfant existe dans le couple homosexuel, l'intervention d'une tierce personne est indispensable, mais cela peut se faire de diverses manières (insémination par donneur, connu ou non, adoption, gestation pour autrui, etc.). Et cela donne lieu à des réalités qui sont très différentes.
Par ailleurs, en tant que clinicien, il m'est difficile de généraliser, de parler «des homosexuels», «des homoparents», etc. Dans ma pratique, je m'intéresse avant tout à des personnes dans leur singularité, et non à des catégories. Et puis il ne faut pas mélanger ce qui a trait à la sexualité, la procréation, la gestation, la naissance, la filiation et la parentalité, qui sont des registres très différents.

Justement, cette dissociation entre sexualité, procréation et parentalité que l'on fait pour les couples homosexuels peut-elle être préjudiciable à l'enfant?

En réalité, tout le monde, subjectivement, opère une telle dissociation. Personne ne veut imaginer qu'il est né d'un rapport sexuel entre son père et sa mère. Dans la tête d'un enfant, le seul couple psychique qui existe est celui formé par son père et sa mère, et non par un homme et une femme. Pour les parents, c'est la même chose. L'écrivain Pascal Quignard a énoncé que nos parents étaient occupés à faire autre chose en nous faisant; c'est tout à fait vrai.
Alors, quand il y a une démarche particulière, comme celle de la parentalité homosexuelle, mais aussi de l'adoption, de la procréation médicalement assistée, il y a soudain un coup de projecteur sur ce lien impossible à imaginer entre sexualité et parentalité. Et puis, face à un couple homosexuel, on suppose immédiatement une sexualité, ce qui est moins explicite chez un couple hétéro. C'est tout ça qui «excite» les esprits et qui pousse certaines personnes à juger, à vouloir interdire...

En somme, la société interroge la famille homoparentale parce qu'elle montre des choses qu'on ne veut pas voir.

D'une certaine façon, oui. Elle a une fonction de dévoilement sur ce qu'est une famille.

Et comment définir cette entité?

La famille est une institution où s'aménagent la différence des générations et la différence des sexes.
Ce qui est étrange, c'est qu'on est dans un monde où les repères, ceux de la famille bourgeoise (papa, maman, enfant), n'ont pas bougé, alors que les formes familiales se sont complètement transformées. Il y a plus de 50% de divorces, et il y a beaucoup de familles recomposées. Le modèle classique à partir duquel on dénonce ces familles particulières, en fait, n'existe pas!

Comment les enfants de couples gay peuvent-ils avoir accès à la différence des sexes? Est-ce plus difficile pour eux de se situer en tant que garçon ou fille?

Il est tout à fait possible, pour les couples homosexuels qui sont parents, de se débrouiller avec la différence des sexes et des générations, car tout le monde a ces repères (père, mère, enfant, homme, femme, etc.) dans la tête. La société est organisée comme cela. Même un appartement est aménagé selon ces différences: il y a la chambre des parents, avec le lit conjugal témoin de la sexualité, la chambre des enfants, etc. Les représentations du masculin et du féminin, du père et de la mère, sont même parfois investies de manière trop caricaturale. Les mettre en question peut les rendre au contraire plus présentes, plus visibles.
Quoi qu'il en soit, les enfants ne sont pas collés à la réalité. Que leurs parents soient, ou non, du même sexe, ils se construisent un roman familial. Ils ne veulent pas croire que leur père est leur père; pareil pour leur mère, parce qu'ils ont besoin de s'imaginer une famille selon leurs désirs, leurs rêves, tout en acceptant celle qu'ils ont. Les enfants sont des chercheurs, ils s'interrogent sur l'origine, sur la différence des sexes, des générations.

Est-ce que les homosexuels peuvent être de bons parents, malgré l'absence de figure paternelle ou maternelle?

Tout à fait, mais la tâche est plus complexe. Il n'y a pas de prêt-à-porter pour les homosexuels, de magasin «couple homosexuel attendant bébé». Ils doivent faire preuve de davantage de créativité face aux questions de l'enfant sur l'origine, la conception, etc. Ce sont des philosophes du quotidien. On est obligé de parler dans ce type de famille, c'est un facteur dynamisant. Alors que pour les hétéros, la société donne des réponses toutes faites, avec un ordre établi: papa, maman, voiture Espace, rôti du dimanche, broche sur la plage... Tout est précuit, il n'y a plus qu'à mettre au four.

Que faut-il d'autre pour qu'un enfant grandisse de façon équilibrée?

Quel que soit le schéma familial, le plus important est de donner à ses enfants les repères symboliques de l'homme et de la femme, du père et de la mère, etc.
L'enfant doit être un sujet et pas un objet assujetti à ses parents. Il doit aussi être un enfant du désir et non pas du besoin, c'est-à-dire qu'il n'est pas là pour remplir une mission, remplacer un enfant mort, satisfaire des frustrations... Si c'est le cas, c'est un problème, car c'est écrasant pour l'enfant. Mais cela peut se produire dans n'importe quel type de famille. Ce risque n'est pas plus important chez les homos!

Y a-t-il beaucoup de ces enfants dans vos consultations?
Non, pas vraiment. C'est encore une dimension nouvelle. On n'a pas assez de recul. On reste dans le cas par cas. Et si c'est un enfant dans un couple homosexuel, il faut faire attention à ne pas en faire un facteur pour tout expliquer. On ne ramène pas les troubles d'un enfant au fait que ses parents sont hétérosexuels!
Il faut être attentif à des dimensions plus singulières.
Il y a aussi les situations où l'un des deux parents a changé d'orientation sexuelle, ce qui représente, au contraire d'un couple installé, un bouleversement tant pour les parents que pour l'enfant.

Propos recueillis par Elodie Lavigne

Source: Babybook Magazine (numéro 3 paru en octobre 2010)

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